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Quand penser devient facultatif

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Jusqu’à récemment, une scène banale se répétait dans toutes les universités. Un étudiant ne comprenait pas un problème. Il essayait. Se trompait. Recommençait. Demandait à un camarade. Ils discutaient. Aucun des deux n’en savait suffisamment. Finalement arrivait un professeur, un assistant ou quelque illuminé qui avait compris la page 37.

C’était lent, inconfortable et merveilleusement inefficace.

Cela s’appelait apprendre.

L’intelligence artificielle a bouleversé ce petit rituel. Aujourd’hui, quelques secondes peuvent suffire entre la question et la réponse. Le problème n’est donc plus nécessairement de trouver une solution, mais de savoir si celui qui l’a reçue a appris quelque chose en chemin.

Le Massachusetts Institute of Technology —que l’on accusera difficilement d’hostilité envers la technologie— a décidé de prendre la question au sérieux.

Et une idée essentielle se dégage : il ne s’agit pas de déclarer la guerre aux machines.

Il s’agit de défendre l’être humain.

Car il existe une différence immense entre utiliser un outil pour mieux penser et l’utiliser pour éviter de penser.

Le premier multiplie nos capacités. Le second risque de les atrophier.

Une calculatrice nous évite certains calculs répétitifs. Internet permet de trouver en quelques secondes ce qui exigeait autrefois des heures de bibliothèque. Personne de raisonnable ne propose de revenir au boulier ou de débrancher Internet pour sauver la civilisation.

Mais l’intelligence artificielle apporte quelque chose de différent.

Elle ne se contente pas de calculer ou de chercher.

Elle argumente. Résume. Relie. Explique. Écrit. Suggère. Corrige.

Et surtout, elle répond.

Voilà la frontière délicate : l’étudiant peut utiliser cette réponse pour développer son raisonnement ou abandonner à la machine précisément le raisonnement qu’il devait exercer.

C’est la différence entre s’aider d’une canne et demander à quelqu’un de marcher à notre place.

Apparaît alors une notion particulièrement inquiétante : la « reddition cognitive ».

Elle ne signifie pas utiliser l’intelligence artificielle. Elle consiste à abandonner trop rapidement l’effort intellectuel et à accepter une réponse avant d’avoir acquis le jugement nécessaire pour l’évaluer.

L’erreur, il est vrai, a mauvaise réputation.

Pourtant, une part considérable de notre intelligence s’est construite grâce à elle.

L’étudiant qui résout mal un problème puis comprend pourquoi il s’est trompé a probablement davantage appris que celui qui reçoit immédiatement la solution parfaite. La frustration, le doute, les tentatives et même cet instant peu glorieux où l’on contemple le plafond en attendant une idée font partie de l’apprentissage.

La machine peut nous épargner cette souffrance.

C’est précisément là que réside le danger.

La réponse ne saurait être de transformer chaque salle de classe en poste-frontière technologique, en traquant les textes suspects et en accordant une confiance aveugle aux détecteurs automatiques.

L’ironie serait délicieuse : combattre l’excès d’intelligence artificielle en installant une autre intelligence artificielle chargée de vérifier si les étudiants ont utilisé l’intelligence artificielle.

Il ne manquerait plus qu’une troisième machine pour surveiller les deux premières.

La voie sérieuse est plus difficile : repenser ce que nous enseignons, comment nous l’enseignons et surtout ce que signifie démontrer que quelqu’un a appris.

Si une machine peut produire une dissertation impeccable, peut-être la dissertation remise ne suffit-elle plus.

Il faudra parler avec l’étudiant. Lui demander d’expliquer, de défendre, de relier, de montrer comment il est arrivé à sa conclusion. Retrouver les projets, l’expérience pratique, la discussion, la communauté et le travail partagé.

Lorsqu’il devient difficile de savoir qui a écrit la réponse, il faut peut-être recommencer à regarder qui comprend la question.

Et dès lors, le problème quitte le campus.

La reddition cognitive ne menace pas seulement l’étudiant de vingt ans qui passe un examen vendredi.

Elle nous menace tous.

Le journaliste qui demande la conclusion avant de lire les documents. L’avocat qui accepte une jurisprudence sans la vérifier. Le fonctionnaire qui lit le résumé et cesse d’ouvrir le dossier. Le citoyen qui réclame une opinion toute faite afin de s’épargner l’inconfort d’en construire une.

Et naturellement ceux d’entre nous qui travaillent quotidiennement avec l’intelligence artificielle.

La question ne devrait jamais être simplement de savoir tout ce que la machine peut accomplir.

Chaque mois, elle pourra en faire davantage.

La véritable question est ce que nous devons continuer à faire nous-mêmes, même lorsque la machine peut le faire mieux, plus vite et sans demander de café.

Penser peut techniquement devenir facultatif.

Mais une société qui commence à considérer la pensée comme inutile aura confondu progrès et renoncement.

L’intelligence artificielle peut être une extraordinaire compagne de voyage. Mais la compagne de voyage ne devrait pas finir par occuper notre siège.

Plus nos machines deviendront intelligentes, plus il sera essentiel d’apprendre aux êtres humains à ne pas leur abandonner ce qui les rend humains.

Nous n’avons pas besoin d’étudiants capables de rivaliser avec l’intelligence artificielle.

Ils perdraient probablement.

Nous avons besoin de personnes capables de l’utiliser, de la contredire, d’en douter, de la corriger, d’en profiter et, lorsque cela devient nécessaire, de fermer l’écran et de dire :

Maintenant, c’est à moi de penser.

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Sources: MIT — Ad Hoc Committee on AI Use in Teaching, Learning, and Research Training; MIT Office of the President, 25/08/2026

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